Les personnes présentes sont les bonnes personnes

Les personnes présentes
sont les bonnes
personnes
Livre anniversaire
Germe
Conception éditoriale, écriture et coordination globale
20 ans d’histoire
Extrait

C’est un vendredi. Ce matin, c’est un peu différent. Pour garer ma voiture sur ce parking, j’ai dû composer avec tout un tas de sentiments. Il y avait ce truc à finir et ces personnes à voir, il y avait ce problème à régler, ce rendez-vous à honorer, ce calendrier qui s’accélère et ma tête pleine de post-it. Et puis, il y avait cette perspective, ce lieu particulier, ces visages et ces sourires à retrouver. Il y avait ce rendez-vous, cette promesse mêlée d’incertitude. Une surprise. J’ai choisi de ne pas trop réfléchir. Vaine résolution mais l’auto-conviction a des pouvoirs insoupçonnés. J’ai pensé à cette phrase : « Les personnes présentes sont les bonnes personnes. » Et j’ai garé ma voiture en marche avant parce que je n’avais aucune raison d’imaginer souhaiter sortir vite de ce parking ce soir à 17h30, quand j’aurai la tête lourde et légère à la fois.

Je me suis garée et j’ai regardé les autres en faire autant, alors que je remontais le parking pour trouver la salle. « Les personnes présentes sont les bonnes personnes. » et je suis là. Avec elles. Aujourd’hui. Nous sommes ensemble, fidèles à notre promesse de partage et de construction mutuelle. Nous sommes ensemble, malgré les injonctions de nos agendas. Je me sens soudainement très fière de moi ; quel pas d’oser s’offrir du temps pour soi. Je loue ma capacité à savoir ce qui est bon pour mon écologie personnelle, pour celle de mon équipe et de mon entreprise. Je prends un centimètre à chaque pas et mes yeux brillent plus fort. Je suis heureuse d’avoir compris l’intérêt que j’avais à être là aujourd’hui. Je lâche les derniers oripeaux de culpabilité qui m’encombraient encore et je m’autorise à resplendir. Aujourd’hui, je vais écouter, douter, apprendre, douter, grandir, questionner, m’enrichir, douter, avancer, douter, offrir, recevoir, poser des questions, rire, douter, halluciner. Nous allons nous nourrir les uns les autres, les uns des autres ; quel beau dessein. Ce jour est le jour où j’ai confiance, où je choisis d’être une belle personne pour le monde.

J’aime ces baskets aux pieds des femmes et ces polos qui remplacent les chemises sur le dos des hommes. J’aime aussi ces petites viennoiseries sournoises qui m’appellent grassement. « Viens, offre-moi une place sur tes hanches ! » Je ne les ignore pas. Les viennoiseries présentes sont les bonnes viennoiseries. Des yeux, chacun cherche les absents. Ces places laissées vides certains vendredis, c’est un peu de richesse en moins. Au milieu du groupe, il y a celui, celle, qui restera debout plus longtemps que nous, qui sortira des Velléda de son sac de voyage, priera pour que sa présentation ne plante pas, cherchera à mémoriser nos prénoms en un tour de table. Il me prend l’envie fort désuète, pour ne pas dire ridicule, de troquer mon salut par une révérence. Une sorte de façon de dire « merci » avant même d’avoir ouvert mon cadeau. Mais j’ai laissé ma robe de bal au placard et si ici, les masques tombent aussi vite que les parasols sur les plages du Finistère, il me reste tout juste assez de dignité pour me résoudre à un traditionnel « bonjour ». En train de prendre des nouvelles, de compter intérieurement les présents et référencer les retardataires, il y a celui, celle, qui se réjouit de la journée qu’il a concoctée. Celui qui a préparé le patron sous toutes ses coutures et qui s’apprête à lâcher les chevaux. Celui qui proposera une inclusion plutôt qu’une autre, posera des questions, fera des liens, s’approchera de ceux qui sont présents mais absents en même temps, fera bouillonner la marmite d’énergie. Dans mon groupe, celui-ci a un sourire qui prend toute la largeur de son visage. Au bas mot. J’ai conscience que je suis veinarde.

Après ? Après, c’est audace et pudeur. Alliance des mouvements, en soi et vers les autres. Après, ce sont les soleils et les nuages de chacun, des miscellanées d’émotions, d’états. Nous sommes des oreilles et des cœurs grands ouverts. Des neurones et des corps. Il y a celui, celle, qui pose beaucoup de questions, celui qui sort des vannes, celui qui ne dit rien mais qui enverra un mail ce soir pour raconter autrement. Il y a le fasciné, le dubitatif, le curieux. Celui qui se réjouit parce que ces mots, là, aujourd’hui, sont précisément ceux dont il avait besoin. Celui qui ne sait pas, à qui ça ne parle pas mais qui décide d’accueillir quand même. Il y a celui qui parle de son cas, qui demande conseil, qui a besoin d’aide. Celui (celle ?) qui se lève pour aller aux toilettes trois fois. Et celui (celui !) qui a du mal à ne pas consulter ses mails sur son téléphone. Les fenêtres sont ouvertes, et même celles qu’on n’imaginait pas. Dans l’air, des questionnements et des révélations qui tourbillonnent comme des pappus de pissenlits. On note quelques mots sur un carnet, on se lève. On chante, on ferme les yeux, on tient la main de son voisin, on expérimente, les pieds dans le sable parfois, dans l’herbe d’autres fois, allongés, en silence ou en musique selon les cas.

Après ? Après, cela appartient à chacun. Chacun emporte dans sa besace ce qui a raisonné en lui. J’aime bien ce moment-là. Avant que l’on se disperse, ce moment où nous sommes le plus intensément rassemblés. Car ça y est, nous avons vécu et partagé cette journée ensemble. Nous avons ces heures en commun, qui nous scellent. Nous sommes des briques, solides et poreuses, fortes de leur individualité propre, puissantes lorsqu’elles s’assemblent pour bâtir. Nous sommes ces pierres qui forment les cairns. Il y en a un qui doit partir plus tôt, qui essaie d’être discret en rangeant ses petites affaires, et qu’on salue de loin. Il y en a un autre qui lui court après pour lui filer la-feuille-à-remplir et qui en profite pour lui faire promettre de bien être là au prochain rendez-vous.

Après, à la maison, c’est un peu compliqué parfois. Le passage de l’astronaute en orbite au parent qui doit répondre aux prosaïques questions de sa progéniture. Il est où le chargeur de la console ? Il faut se cramponner face à la petite vieille qui a choisi de faire ses courses un vendredi à 18h15 et qui n’est, selon toute vraisemblance, absolument pas la bonne personne présente. Passées quelques heures, il arrive que l’on se sente plus philosophe que le philosophe. Dépositaire et acteur d’un monde en germe vraiment, mais alors vraiment, meilleur. Une armée de colibris musclés, dopés, emplis d’optimisme et de questionnements savamment mêlés. Nous sommes des managers conscients d’être avant tout des humains. Nous mettons un pied devant l’autre et faisons attention à notre voisin. Nous sommes humbles et confiants. Conscients et heureux d’être responsables, conscients et heureux du pouvoir que nous avons de faire autrement, parfois plus, parfois moins, mais si possible mieux.

« La Petite Maison à Plumes, tenue par la grande Aurélie à crayon, a accompagné notre organisation pendant une année dans le cadre du projet de livre collaboratif marquant les 20 ans du réseau GERME. Merci à elle et ses partenaires pour l'accompagnement stratégique, rédactionnel et humain qu'ils ont réalisé. L'alchimie a opéré et permis une livraison dans les temps, le budget et surtout l'esprit de la "magie" GERME. »
Jérôme Dard, Responsable Digital Germe & Coordinateur Editorial du projet de livre des 20 ans