Incipit

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Il est arrivé nu sur scène. Il a traversé l’espace, de la droite vers la gauche. A saisi les vêtements accrochés aux cintres. S’est habillé face à nous. Et j’ai pensé à Mémé Yvonne. Vincent Dedienne était nu sur scène et je pensais à Mémé Yvonne.
Ce samedi soir, face à la si douce et si cohérente audace de Vincent Dedienne, je pensais à Mémé Yvonne. À ce jour, quand j’avais 8 ans, où elle m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. Vincent Dedienne racontait son chemin et ses révélations, dans une mise en scène composée et millimétrée, son visage élastique comme un parfait reflet de tout, et me revenaient mes mots confessés à Mémé Yvonne : « Je voudrais être écrivain. »
Presque 30 ans plus tard, j’aimerais vous écrire ce que ma vieille mémé m’a répondu et comment depuis ce jour, s’est tricoté mon parcours. Mais je ne peux rogner la réalité pour de simples besoins narratifs. La vérité est que Mémé Yvonne a douché mon rêve, comme d’autres après elle, en tirant fort sur mes pieds d’enfant, pour les coller au sol, en insistant de façon à laisser des traces, empreintes profondes qui empêcheront la légèreté, et même l’ambition, pendant tant d’années ensuite.
La Petite Maison à Plumes a plus de 5 ans désormais. Il existe des jours où les mots sont lourds. Ils se pressent et s’agglutinent dans mes oreilles sans que je parvienne à les digérer. C’est très rare. Les jours où je me nourris de ce que j’entends, où tout coule avec simplicité sont tellement plus nombreux. La réalité est que, malgré les jours gris, je ne changerais ma vie professionnelle pour rien au monde. Que si parfois, j’ai envie de faire bouger un peu les contours de mon quotidien, je ne cherche surtout pas à en changer les contenus. C’est une incroyable chance.
J’écris chaque jour. Je ne sais rien faire d’autre. Je cuisine un peu. Je fais des gâteaux pour les goûters de mes enfants. Et s’il leur arrive de réclamer des biscuits industriels – les ingrats -, ils ont l’air content quand même. Je découpe tous les trucs qu’ils me demandent – des cygnes, des poissons, des chevaux, des parts de tarte, des épées -, à la scie sauteuse, dans de grands morceaux de bois. Et ils ont l’air content.
J’essaie de trouver des choses utiles à dire à mes amis lorsqu’ils se confient à moi. Je tiens debout quand je marche ; la mécanique de mon corps ayant l’air de bien fonctionner, en tous cas en apparence. C’est finalement un sacré miracle, mais dont je ne peux tirer aucune fierté. Sinon, je ne sais rien faire d’autre. Écouter et écrire. Capter et retranscrire. Sentir et trouver des idées. Percevoir et trouver les mots justes. Je fais ça. Je ne sais rien faire d’autre. Alors, c’est super que vous me permettiez de le faire, chaque jour. Quand vous me confiez vos projets, que vous me laissez faire, que vous me challengez. Vous me faites confiance, merci. Merci pour ça.
Pendant ces cinq années, j’ai écrit plus de 250 textes. Le compte est difficile à faire ; il y a dans la masse, des articles, des portraits, des sites web, des magazines et des livres entiers. J’en recense 250 environ ; ils sont plus nombreux sans doute mais je me satisfais de cette approximative comptabilité qui me permet, une fois n’est pas coutume, de poser des chiffres face aux lettres. Et de donner un dimensionnement à ce que je fais chaque jour, en associant lettres, mots et phrases pour passer des messages. Plus le temps passe, plus mes clients me ressemblent. Nous partageons vous et moi, l’envie de transmettre, de faire comprendre, de raconter, de retracer, de dire avec justesse ce que les choses et les êtres sont. Et de le faire dans de bonnes conditions, en respectant nos envies et nos contraintes respectives, en se laissant de la place, en s’abandonnant dans cet espace flou qu’est la confiance réciproque. Ensemble, nous racontons des histoires. Acceptant de ne pouvoir tout dire, acceptant les calibrages, les budgets et les plannings qui serrent fort, mais conscients, je crois, de la puissance du verbe qui fait exister les choses.